05.01.2008
En forme de conclusion provisoire
En terminant ce récit, dont la fin reste ouverte, je me retourne avec une certaine mélancolie vers le passé.
Vers les temps heureux où, même s’il me fallait subir la stupidité hargneuse de sa mère, j’avais le bonheur de tenir Antoine dans mes bras.
Vers les temps heureux où, Susan ayant décidé de me quitter, mais me laissant Antoine à Bruxelles, nous vivions notre temps libre ensemble.
Ca n’a malheureusement pas duré bien longtemps, mais quels souvenirs édéniques…
Moi, rentré du bureau, lui, sorti de l’école, où je crois qu’il s’amusait bien, nous rentrions à la maison. Nous jouions, nous lisions – enfin, je lisais ce qu’il avait choisi, et il écoutait attentivement. Il avait un petit corpus de récits préférés. J’essayais de l’amener à varier. Il n’y était pas contraire mais, invariablement, il en revenait à l’histoire de l’enfant d’éléphant, et à celle du loup qui imitait la maman.
Je préparais un petit quelque chose à manger ; nous passions à table. Encore un peu de jeu, ou de lecture. Le rattrapage scolaire, quand Antoine le réclamait, c’était avant le repas du soir.
Bientôt, il était l’heure d’aller dormir. Une chanson, ou deux. Une dernière lecture, ou un récit que je lui fabriquais pendant qu’il souriait béatement. Et puis, c’était dodo.
Vers les temps heureux pendant lesquels j’ai voulu croire à la justice, même allemande, et où j’ai eu l’espoir de voir Antoine revenir.
A la différence de connaissances qui en sont arrivées à une idée de Grande Conspiration, dans le cadre des rapts vers l’Allemagne, je continue à penser que le juge Allemand est, avant tout, lâche et paresseux. Dans le cas d’Antoine, du moins.
Qu’il y ait eu des juges actifs collaborateurs des parents Allemands rapteurs, des employés du Jugendamt prenant fait et cause pour le parent Allemand rapteur, je n’en ai aucun doute. Il suffit de voir, par exemple, l’affaire de Maëliss ; mais dans l’affaire du rapt d’Antoine, je vois surtout de la lâcheté, de la paresse – oui, possiblement aidées par une préférence nationale qui n’a pas trop clairement osé dire son nom.
Vers les temps heureux, que j’aurais tant aimé partager avec lui, de nombreux voyages faits, en Inde et en Asie, de la Birmanie jusqu’à la triste Papouasie.
Combien de temples Antoine n’a-t-il pas vu ? Combien de merveilles ai-je eu le bonheur de voir et d’admirer, et ai-je eu le regret de ne pas partager avec Antoine ? Combien de nourritures étranges et souvent délectables n’a-t-il pas eu la chance de pouvoir essayer ? Combien de curieuses habitudes n’a-t-il pas eu le plaisir d’observer, avec moi, des funérailles du pays Toraja aux attrapeurs de grenouilles des rizières des Moluques ? Des gosses enjuponnés, rieurs, plâtrés de tanaka, en Birmanie, aux messieurs farouches, marchant nus dans les forêts de Bornéo ? Des orangs-outangs de Sumatra aux papous barbus de L’Irian Jaya ?
Verra-t-il un jour cette étonnante grand’rue de Luang Prabang, le long de laquelle fourmillent de gracieux temples laos ? Partagerons nous un jour une promenade, qui nous conduira de l’apocalyptique Bangkok, aux délicieux villages endormis du Vietnam ? Des jardins impériaux de Kyôto, aux métropoles effarantes de l’Inde ? Des gigantesques Twin de Kuala Lumpur, toutes de verre et d’acier, aux perfections de brique qui émergent de la terre de Myohaung ? De Dubai, aux pieds de l’Everest ? Du livre de pierres blanches de Boroburur, aux cathédrales de France ? De Monterrey l’endormie, jusqu’à Ushuaïa sous les bourrasques du vent de l’été ?
Quand Antoine était petit, le dimanche, à Bruxelles, nous allions au musée. Oh, rien de bien pédagogique avec un petit garçon de quatre, cinq ou six ans. Je me contentais de me promener avec lui, entouré de belles choses, lui faisant, parfois, remarquer comme ceci, ou cela, était joli. Il s’arrêtait un instant, commentait ou me souriait, puis nous reprenions sa promenade et ses jeux.
Le dimanche, aussi, nous allions au parc et Antoine, sur son vélo avec des stabilisateurs, avançait comme il le pouvait, poussant de tout son cœur sur les pédales.
Quand nous ne prenions pas le vélo, nous avions un ballon avec nous. Comme il était timide, il m’envoyait en ambassadeur auprès des autres enfants – de leurs parents, surtout – afin de proposer un jeu de balle à plusieurs.
Combien d’enfants-amis n’a-t-il pas connus, qui l’auraient entourés, sur les îles océaniennes, un immense sourire brillant jusque dans les yeux, simplement parce qu’il était un étrange étranger, descendant d’un bugis magique.
Vers les temps heureux où j’ai eu le bonheur de rencontrer celle qui, celle que, et qui aurait tant aimé connaître Antoine, et lui donner autant d’affection qu’elle m’en donnait. Femmes que j’ai aimées, et qui m’ont aimé, merci. Merci pour l’amour que vous m’avez donné, merci pour l’amour que vous auriez aimé lui donner.
Vers le présent aussi, vers aujourd’hui, alors que j’ai rencontré Sabine, Sabine qui m’a donné le courage nécessaire pour que je puisse enfin tourner la page. Non pas tourner la page d’Antoine, mais tourner celle de la chasse allemande.
Antoine reste, dans la maison, un petit garçon incontournable. J’ai, au fur et à mesure des années, jeté des choses qui n’étaient plus lui – et il aurait été malsain de faire de chez moi, de chez nous, un musée au petit fantôme disparu.
Je n’ai gardé que quatre marrons qu’il m’avait donné, un après midi d’automne, après qu’il en eut récolté un petit sac, pour Madame. Bien au noir, au plus profond du cendrier de la voiture, ces marrons me suivent, d’une voiture à l’autre, au gré de leur remplacement. Les marrons ont déjà déménagé deux fois.
La dernière fois, cela a beaucoup fait rire le vendeur quand, au dernier instant, je me suis penché pour retirer, du cendrier de ma vieille casserole, quatre marrons rabougris, et les ai placé dévotement dans le cendrier de ma nouvelle voiture. J’ai préféré lui laisser imaginer une innocente marotte. Les explications sont parfois embarrassantes.
Antoine est, tout comme dans le monde protestant des siècles passé, l’absent toujours présent, toujours attendu à table mais, maintenant qu’il a seize ans révolus, et la certitude qu’il est grand, qu’il sait ce qu’il veut, je n’ai plus le droit de forcer le destin.
Je suis certain qu’un jour, le flic qu’il a dans la tête commencera à perdre de sa force ; qu’il se rendra compte que sa mère ne dit pas toujours la vérité, qu’elle a une manière étonnante d’analyser le monde qui l’entoure, que c’est une vieille dinde qui radote, que c’est une malade dangereuse et que s’il vit auprès de sa mère, ce n’est pas que le juge a estimé que j’étais un monstre ; c’est plutôt que le juge a été lâche et faux cul.
Et ce jour là, peut-être aura-t-il le courage de venir frapper à notre porte.
La porte sera ouverte, bien entendu.
L’arrivée d’Antoine sera, pour moi, synonyme de bonheur, mais j’imagine sans peine les problèmes qu’elle apportera : un enfant honteux du rôle que sa mère lui aura fait prendre envers l’autre parent ; un enfant monstrueusement manipulé, pendant des années, par une malade et par ses deux fils, complices peut-être involontaires, puisque bien manipulés, eux aussi.
Serait-je en mesure de réparer les dégâts qu’Antoine a subis ? Serai-je en mesure de l’aider à trouver son équilibre et le bonheur ?
C’est un pari que je prends ; c’est un challenge, comme on dit aujourd’hui, que je souhaite relever.
Bonne chance dans ta vie, Antoine, et à te voir un jour, peut-être.
Sache que j’y compte et que je t’aime.
20:08
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04.01.2008
Quand la kidnappeuse ne passe pas à la télé
Quelques mois se passent, pendant lesquels… rien ne se passe. Le juge qui devrait, en Allemagne, rendre une décision, eh bien, ne la rend pas. Mon avocat a entamé une procédure pour déni de justice. On attend.
Chaque matin, quand je suis en Europe, je me lève à l’aube. Ce n’est pas que je suive l’adage selon lequel qui rate ses aubes, rate sa vie. C’est tout simplement l’habitude. Mon radio réveil est branché sur tôt, les nouvelles nous sont délivrées d’une voix usuellement morne, que l’animateur s’essaie à rendre vivante. Ca marche parfois. Les évènements palpitants sont rares. Les ministres se répètent, tout comme les présidents, les dictateurs, les bêlants moralisateurs des ong, les conducteurs de bus, les assassins et les assassinés – ou du moins,dans ce dernier cas, leurs veuves et leurs orphelins.
Vite debout, avant même la fin du journal parlé. Jamais je ne sais ce qu’on fait les sportifs, sauf quand on parle d’eux au début du journal, pour de malheureuses affaires de dopage, bien véreuses et toujours obscures.
En baillant, j’arrive devant mon ordinateur que j’allume sur le chemin, avant d’aller faire mon café. Puis, je traîne jusqu’à la cuisine. Café, toasts en route, retour devant mon ordi méfiant, auquel je donne un mot de passe attendu.
Redépart vers la cuisine, pendant que l’ordinateur chante sa musiquette d’ouverture. Windows vous aime.
De retour, après deux grandes tasses de café au lait, la bouche encore pâteuse de mon premier toast, j’ai les yeux mieux ouverts. Une troisième tasse à la main, je m’installe devant l’ordinateur, ouvre mes logiciels de messagerie. L’assortiment habituel de propositions commerciales douteuses, et d’offres de produits miracles pour augmenter la taille de divers appendices corporels ; deux ou trois grasses plaisanteries que mon frère m’envoie, et tout autant envoyées par divers mauvais camarades.
Dépendant de qui ça vient, j’efface, j’ouvre, ou je laisse pour voir ce soir.
Quelques messages un peu plus sérieux, dont un de Jean Yves qui me signale que le reportage qu’il a monté et auquel nous avons participé, Sabine et moi, est programmé pour dans quinze jours.
Le documentaire sera présenté en cinq épisodes d’une demi-heure chacun, on y figure en bonne place, et je devrais être heureux de ce qu’on y verra.
L’épisode de Francfort s’y trouve, de manière extensive.
Et, effectivement, quinze jours plus tard, quand nous voyons le documentaire complet, nous avons le plaisir de noter que les nombreux passages consacrés aux rapts vers l’Allemagne sont croquignolets – même après ce qui semble avoir été un solide caviardage de la part de la direction d’Arte : on ne doit pas toucher à l’amitié franco-allemande.
De plus, l’Allemagne étant le principal bailleur de fonds de l’Europe, en général, et d’Arte, en particulier, il y a des limites à ce qu’on a le droit de dire et de montrer, quand on parle d’elle.
Quant au voyage à Francfort, pour s’intéresser à lui, il est notable que Jean Yves est parvenu à ne pas faire édulcorer la parenthèse qu’il nous a offerte, à Antoine et à moi.
J’en suis heureux.
Ce vendredi soir, après le dernier épisode du premier passage de Sans Mes Enfants, que j’ai regardé avec Sabine, je suis à peu près certain que Susan n’est pas au courant du fait que le documentaire est passé une première fois, en « prime time » sur Arte ; qu’elle y est décrite de la manière la plus univoque comme une mère rapteuse ; qu’on y voir clairement son nom sur la boite aux lettres, lors de l’épisode francfortois et que, toujours lors de cet épisode, on m’entend clairement, dans l’escalier, prononcer son nom à plusieurs reprises.
Bah, il est probable que, maintenant, l’un de ses voisins se fera un malin plaisir de lui faire savoir, puisque le programme est entièrement passé, qu’elle devrait regarder Arte, dès lundi, pour sa répétition... Elle aura alors la joie de le voir, ce programme, en sachant qu’elle est devenue le point de mire du bâtiment entier, voire, de la rue.
C’est, de toute évidence, ce qui se passe. L’émission passe une deuxième fois, avec une Susan nécessairement spectatrice ; une Susan qui a du passer par diverses couleurs et qui a du frôler l’apoplexie à plus d’une reprise.
Je le soupçonne quand je reçois d’une source inattendue l’information que, dès la semaine suivante – lors du troisième passage de l’émission, à une heure nettement moins porteuse, mais c’était encore un passage qui enfonçait le clou – Susan – enfin, non, pas Susan ; son fils : elle est incapable de gérer la contradiction, incapable de gérer le stress – Samin, donc, fait envoyer d’urgence, par un avocat, une citation à Arte pour faire interdire le programme.
Vu que trop tard, le mal est fait, ou que trop tard, la bonne nouvelle est déjà passée à deux reprises devant les foules allemandes en liesse, Arte ne se bat pas trop pour garder le programme à tout prix.
Francfort sait ; l’Egelbacherstrasse entière sait ; Susan s’est retrouvée devant un miroir, et elle en a souffert. Ses deux complices, Samin et Ravi, les deux demi-frères d’Antoine, ne doivent pas se sentir parfaitement droits dans leurs bottes non plus.
Une seule personne n’est pas au courant de la médiatisation du rapt et de la rapteuse dont il a été victime : c’est Antoine, toujours disparu.
21:13
Écrit par PGå
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03.01.2008
Encore un pédophile protégé par la police
Une bonne semaine se passe, jusqu’au soir où je reçois un nouvel appel, vers les minuit et des plumes. Une voix inconnue m’annonce, dans la belle langue du regretté Adolphe Hitler, que si j’ai encore le toupet de rechercher Antoine, ça me coûtera très, très cher, à moi et à ma famille.
Blablabla pendant une ou deux minutes, puis Monsieur le menaçant raccroche.
Sam Kamran a bien appris la leçon de la fois précédente : l’appel n’a pas été fait par lui - ou du moins, ce n’est pas lui qui parle et je serais prêt à parier que ce coup de téléphone ne provient pas, cette fois-ci, de son appareil privé.
Bah, une fois le cornet raccroché, je retourne au lit. Demain matin, j’irai chez les flics, histoire de marquer le coup quand même. Je sais que la police allemande ne fera rien, mais il ne serait pas normal de ne pas marquer le coup…
Le lendemain, donc, hop là, hors du lit, café, toasts, un verre de jus d’orange. Vaguement éveillé, douche, rasage, brossage des dents. Bon, ça va mieux. Je vais dans mes dossiers, pour retrouver la plainte précédente, pour appel nocturne et menaçant, ainsi que les conclusions qui vont avec. Pas de raison de ne pas montrer aux flics comme les plaintes vont, en Allemagne, directement à la poubelle.
Il fait doux, dehors, alors que je vais d’un pas tranquille vers le commissariat de Ganshoren. Quand j’arrive à la porte, solidement fermée, je sonne et on m’ouvre. Je donne mon nom et ma carte d’identité à un cerbère en uniforme, lui explique en deux mots le motif de ma présence. Bon, je dois attendre quelques instants. Pas de problème, Monsieur le Sergent de ville.
Dans la salle d’attente, il y a deux machines à sous, dans lesquelles on trouvera des boissons glacées et gazeuses à la fois : du Coca, du Sprite, du Seven Up, j’en passe… en souvenir de mon enfance, et quoique je n’aie aucunement soif, je me prends un Seven Up, après avoir glissé une pièce. Boum, la canette tombe dans le récipient ad hoc, j’ouvre la boite, m’installe devant une affichette que j’étudie, sur laquelle on vous explique, casquette sur la tête et sifflet à la bouche, que la police manque de bras.
Je suis en train de terminer la lecture des conditions d’admission quand j’entends l’ascenseur qui s’arrête. La porte s’ouvre et un officier de police me fait signe : c’est mon tour.
Nous montons donc et, une fois assis à son bureau, entamons les procédures. Je lui décline mon identité, lui raconte mon aventure de la nuit dernière, précise que je viens davantage par acquis de conscience qu’avec l’espoir de calmer les nuisibles, lui donne l’historique de mon affaire, vu qu’il n’y a pas de raison de donner une demi pizza, quand la pizza entière est nécessaire à la compréhension du dossier.
Pour terminer, afin de lui donner l’image complète de la situation, je lui montre les documents que j’ai pris avec moi, concernant le dernier appel nocturne que j’ai reçu, les demandes répétées de la Belgique pour enfin obtenir, de la part des Allemands, l’annonce que le brave garçon de chez qui l’appel était originaire était certainement innocent de tout le mal dont on le soupçonnait.
A la lecture des dernières pièces, le flic, agacé, me demande si les Allemands nous considèrent toujours comme des untermensch, et appelle son voisin de bureau, pour lui raconter l’affaire et lui montrer les documents que je lui ai donné.
Réponse du voisin, après avoir parcouru les documents : ce n’est plus nous prendre pour des imbéciles ; c’est nous gifler.
Bon, au moins, la police est prévenue.
Après avoir terminé ma déposition et salué à la ronde, je retourne à la maison. Il est maintenant l’heure d’aller faire mes courses hebdomadaires à l’hypermarché voisin.
En rentrant, deux heures plus tard, je vois le signal du répondeur qui clignote. Encore des menaces ? Non, c’est mon flic de tout à l’heure, qui me cherche de manière urgente. Quand je l’appelle, il me prie de passer immédiatement dans les bureaux du commissariat. Courses rangées, je me rends, intrigué, à sa convocation. J’ai à peine le temps de donner mon nom à l’entrée qu’il jaillit de l’ascenseur et m’invite à monter à son bureau. Une fois que nous sommes installés, il me tend un dossier qu’il vient de recevoir en urgence, par fax, et me le laisse lire à l’aise.
La nuit dernière, des individus non autrement identifiés, comme on dit, se sont livrés à des déprédations diverses aux alentours de mon ancien logis, quitté il y a bientôt six mois.
Après avoir collé, sur les portes des maisonnettes les plus proches, des affichettes selon lesquelles j’étais pédophile et protégé par la police (les flics adorent tout simplement ce genre d’accusations), ils ont peint une grande croix rouge sur la porte du bâtiment dans lequel se trouvait mon appartement ; ont rajouté sur la porte, pour faire plus joli, de la merde – soit la leur, soit celle d’un chien du quartier ; ont terminé leur pot de peinture sur un mur de briques rouges qui a absorbé un texte qu’il faut être malin pour déchiffrer.
En partant, vu qu’ils n’étaient pas arrivés à grand-chose d’excitant, ils ont crevé les pneus d’une voiture stationnée devant ce qui avait été mon adresse, à tout hasard.
Maintenant, toutes les pièces du puzzle sont assemblées.
Pour une fois, l’extraordinaire incompétence du tribunal allemand, incapable de mettre mon adresse à jour, au bout de six mois, m’est tout à fait bénéfique. Depuis octobre dernier, mon avocat et moi-même avons bien dû signaler au juge, à une douzaine de reprises au moins, que mon adresse avait changé. Sans résultat.
Tant mieux, finalement.
Pour le reste, les flics n’ont pas la moindre inquiétude quant à ma pédophilie supposée. Parce qu’il faut me poser la question, quand il y a une telle accusation, le flic me la pose, mais en s’excusant littéralement. Nous nous replongeons alors dans les pages envoyées par le commissariat de Schaerbeek. Le dossier en question est surprenant tant il a bien été ficelé, sur les deux ou trois heures de temps qu’il y a eu, entre l’appel d’une ancienne voisine enfermée chez elle – ah, oui, j’oubliais : la fine équipe a bouché la serrure de la porte d’entrée, aussi – et l’envoi du fax à la police de Ganshoren.
Un suspect y est déjà pointé du doigt : il s’agit de Sam Kamran.
On prend donc ma déposition, pour compléter le dossier. Tout ce que je peux faire, c’est dire que non, je ne suis pas pédophile, et que je ne puis aider davantage la police, vu que, habitant depuis six mois à l’autre bout de Bruxelles, je n’ai pas vu la bande de crétins en action.
De toute évidence, la pauvre Susan est furax, après le passage d’ARTE dans son escalier.
17:04
Écrit par PGå
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01.01.2008
Enquète de voisinage
Nous voici donc partis, un beau matin, afin de passer un ouiquinde en Allemagne. Le soleil brille, la route est vide. Nous sommes un samedi. Jean Yves et Baptiste, vu que ma voiture est un peu petite, pour leurs standards, ont loué une énorme Citroën Picasso : la quantité de matériel qu’ils trimballent avec eux est toujours énorme. A peu près tout ce qu’ils trimballent est en double, des fois qu’il y aurait une panne…
Tant que nous nous déplaçons en ville, ma voiture ne pose pas problème, mais de l’instant où le coffre doit accueillir le matériel vidéo, les perches de micros et quatre sacs de voyage, ça commence à faire étroit… Une Citroën Picasso, donc.
Qui plus est, c’est doux, de conduite facile, et la magie de l’électronique s’y trouve : un GPS dont je ne comprends pas tout à fait la manipulation mais pendant que je joue au chauffeur, tantôt Jean Yves, tantôt Baptiste, tantôt Sabine s’essaient à faire marcher le bigntz, dans de grands éclats de rire et des conseils absurdes. Alors que nous passons à hauteur de Cologne, nous avons trouvé le truc. L’appareil commence à nous indiquer la route. Très vite, nous coupons le son.
Tant qu’à faire, Jean Yves profite de la route facile et droite pour me faire mon interviouve : le pourquoi et le comment de mon histoire, l’analyse que l’on peut en faire, l’espoir que je nourris, ce matin, alors que nous roulons vers Francfort… ma foi, je n’ai aucune raison de ne pas jouer le jeu, et je réponds aux questions.
Nous arrivons bientôt dans les immenses nœuds autoroutiers qui entourent Francfort et la voiture se laisse guider par le GPS. La caméra, endormie depuis quelques heures, est remise en marche et bientôt, nous arrivons dans le quartier de Sachsenhausen, dans lequel Susan semblerait se cacher. Rue ceci, rue cela, encore un virage à gauche et c’est la Egelbacherstrasse. A gauche et à droite, moitié sur la rue, moitié sur le trottoir, les voitures sont garées. Je regarde sur la gauche, numéro 1, puis 3, puis 5. Un immeuble banal de ciment gris, gai comme une tentative de suicide. Nous garons la voiture pendant que Jean Yves et Baptiste enregistrent mes commentaires pour la postérité, puis me suivent, la caméra au poing, jusque devant la porte du numéro 5.
Il y a huit sonnettes, dont une sur laquelle est collé un petit bout de plastique sur lequel est imprimé le nom de Kamran.
Enfin…
A cet instant là, avant d’appuyer sur le bouton de la sonnette, j’ai comme un froid au cœur. Si quelqu’un répond… Si c’est Antoine…
Si c’est Susan, je me rends parfaitement compte que le seul intérêt de cette possible rencontre qui, certes, ne durera pas plus de quelques secondes, sera de pousser Susan à la crise de nerfs ou à l’embolie.
Au moins, du point de vue des journalistes, il y aura de l’action digne des pages les plus saignantes de TF1.
Bah, après tout, vu que je n’ai jamais rien obtenu par la manière sage, pourquoi ne pas user de la manière folle…
Qui plus est, quand elle verra à qui elle a ouvert, ou bien, quand elle regardera à la fenêtre avant d’ouvrir, outre la crise de nerfs dont je parlais plus haut, et l’embolie toujours possible, toujours espérée, ce sera l’appel aux flics sur le champ.
Je suis heureux d’être devant la porte avec trois témoins, dont deux journalistes. Ca calmera la maréchaussée, si elle vient, et Susan ne pourra pas raconter n’importe quoi – quoique ce n’est pas la réalité qui la gêne, quand elle décide de se lancer dans ses délires. En tout cas, rien n’amènera, si c’est Susan, à un possible contact avec Antoine. Mais rien n’amène, tant que Susan est dans le chemin, à un contact avec Antoine.
Et même, si c’est Antoine qui, seul à la maison, m’ouvrait la porte, après dix ans de lavage de cerveau, Susan serait entre nous, serait dans sa tête. J’aurais alors avec moi, comme seul élément pour forcer le blocage, l’énorme surprise de me voir arriver, inattendu, avec une fine équipe porteuse de tous les objets, de toutes les valeurs de ce qui fascine les gosses : caméras, perches, journalistes…
Tout cela, je l’ai pensé en une seconde. Bon, on verra ; en attendant, la caméra est là, qui m’observe, et une longue perche s’insinue, un micro au bout, entre Sabine et moi.
Je prends mon souffle, une grande inspiration, puis…
Dring.
Un petit dring tranquille et naturel, comme on en a tous entendu un, un jour ou l’autre, alors qu’on faisait la vaisselle à la maison, ou le repassage du dimanche après midi.
Ce pourrait être un voisin, un facteur, une paire de témoins de Jéhova, n’importe quoi.
Dix secondes de silence.
Je remets mon doigt sur la sonnette : dring encore, un peu plus long, plus impérieux, cette fois ci.
Toujours pas de réponse.
Sabine soulève le clapet de la boite aux lettres. Elle est remplie. Susan partie, ou en vacances ? Tant pis, je sonne à une autre sonnette, puis une autre. Il y aura bien quelqu’un dans le bâtiment… Oui, finalement, au quatrième essai, le bourdonnement qui indique que la porte est ouverte. Nous entrons dans le hall, alors qu’une voix vient des étages : Ja ???
Je prends la rampe d’escaliers, passe le premier étage, probablement devant la porte d’Antoine, monte encore, puis encore… enfin le quatrième étage où une dame d’un certain age et d’un poids certain m’attend devant sa porte, sur le palier. Vêtue d’une chemise de nuit fatiguée, elle me regarde arriver d’un air inquiet, moi, cet inconnu, accompagné d’une troupe lourdement chargée de matériel de télévision. Est-ce un programme de téloche ? A-t-elle gagné un prix ? Son voisin a-t-il été égorgé par trois affreux inconnus ? Alors que je suis à quelques marches d’elle, je lui adresse quelques mots, afin de la rassurer.
-Bonjour Madame, je suis Pascal Gallez
-Qui ?
-Pascal Gallez. Je suis le père d’un petit garçon qui a été kidnappé en Allemagne par sa mère, Madame Susan Kamran. Madame Kamran habite au premier étage. Mon fils s’appelle Antoine. Le connaissez-vous ?
-Non.
-Mais pourtant, Madame Kamran vit au premier étage.
-Ah, oui… mais on ne la voit plus depuis un certain temps. Elle a dit qu’elle partait en Australie.
En Australie, tiens, tiens, tiens… je retiens un sourire.
Nous échangeons encore quelques mots. Madame ne sait rien. Elle aimerait savoir. La caméra de cinéma, ou de télévision, rien de plus attirant pour le pékin, mais elle ne peut pas m’aider. Elle en est vraiment désolée…
http://video.google.de/videoplay?docid=7106403371986591737
(voir à partir de la dixième minute).
Toujours suivi de la caméra et de la perche, nous descendons. Je repasse devant la porte derrière laquelle toute la vie d’Antoine est sans doute cachée, et où sa mère se terre.. Antoine, où es-tu… Bon, pas la peine de traîner devant cette porte faite de bois et de vitre dépolie, recouverte d’un rideau brunâtre qui masque toute lumière intérieure. Nous continuons notre descente.
Pendant que, Jean Yves, Baptiste et moi-même, sortis du bâtiment, nous conférons, Sabine traîne entre deux étages, bavardant avec un autre locataire qui a soudainement apparu et auquel elle explique en termes clairs les activités peu reluisantes de sa voisine d’étage. Monsieur semble ne pas trop aimer sa colocataire – enfin, façon de parler – et donne avec plaisir le détail des endroits où nous pourrions obtenir quelques informations supplémentaires sur la rapteuse.
Une fois son crime perpétré, Sabine redescend, une moisson d’informations en main, assez bien satisfaite. Le voisin a confirmé l’annonce du voyage australien, mais a dit qu’il voyait Susan passer parfois, jamais bien polie, jamais capable de se fendre d’un bonjour. Quant à Antoine, voilà longtemps qu’on ne le voit plus.
Nous tournons encore un peu dans le quartier, pour faire quelques plans destinés à bien situer l’endroit. Jean Yves a l’air satisfait. Quant à Sabine et moi, nous savons une chose : même si jamais rien de mon histoire ne paraît dans le programme, il est maintenant assuré que Susan, qui n’a jamais aimé être mise nez à nez avec ses petites saletés, va avoir comme un choc, ce soir, demain, dans une semaine… Les voisins ont toujours plaisir à vous faire savoir ce qui s’est passé en votre absence, quand ce n’est pas trop flatteur pour vous.
Bah, dans le pire des cas, elle déménagera.
Enfin, si elle en est encore capable.
J’écris cela, parce que j’ai noté une chose : son choix de logement semble indiquer que les finances s’épuisent. Il s’agit, de toute évidence, d’un appartement social.
Les appartement sociaux sont octroyés par l’administration qui prétend, par ailleurs, ne pas savoir où Madame Kamran habite.
20:56
Écrit par PGå
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