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L’année commence mal. Il fait froid, gris, triste. L’atmosphère, à la maison, est lourde. Susan est, comme toujours, fatiguée, ce qui est sa manière de dire qu’elle boude. Tant qu’elle boude au lit, ça m’arrange plutôt puisque, ainsi, j’ai le temps de m’occuper avec Antoine. Il fut un temps où il observait, avec un sérieux imperturbable, une lampe allumée, ou non, ses mains qui bougeaient toute seules, avec des doigts au bout. Maintenant, c’est parfois une feuille, parfois un morceau de bois, parfois moi, parfois un coin de meuble, parfois sa mère. Non, tout cela est dans le désordre, mais c’est tellement loin… Antoine a d’abord observé le vide, puis des détails. Il a dû s’intéresser aux oreilles de sa mère, ou à mon nez, ou à ses mains qu’il faisant bouger, dans la lumière du soleil traversant la vitre, ou à la couleur d’un mur, avant de se rendre compte de ce qui liait tout cela, et de s’intéresser aux gens qui l’entouraient, de manifester sa satisfaction quand des figures maintenant connues apparaissaient. Il y a des choses qui me désolent, dans ce que je vois autour de moi. Susan, une fois encore : un matin, je vais vider la petite poubelle de la salle de bain dans la grande poubelle qui se trouve dehors. J’y trouve, horrifié, ce que je crois d’abord être mes diplômes universitaires déchirés. Vu la rage qu’elle a, quant au fait que j’ai fait des études… tout est effectivement possible. Je prends donc le premier document que je peux, d’une main convulsive, écriraient Dumas ou Hugo, et me rends compte que, sous l’en-tête de l’université de XXX, se trouve non pas mon nom, mais celui de Susan. Meeerde, un faux… Quand je rentre dans la cuisine, le document – enfin, le morceau de document – à la main, et que je lui demande, absolument scandalisé, si elle peut m’expliquer cela, Susan ne perd pas son aplomb et me dit que je peux le prendre comme une manifestation de son génie créatif. Le problème de Susan – enfin, l’un des deux problèmes de Susan – c’est son manque de diplôme. Dans les tous premiers jours de notre rencontre, elle m’avait sorti d’obscurs commentaires concernant ses capacité d’études, ses intentions académiques, tuées dans l’œuf par un vil père indigne, qui l’avait mariée contre son gré à un méchant médecin Iranien, et ses résultats au bac allemand – le meilleur du monde – abaissé par un prof’ ignoble qui, parce qu’elle lui avait refusé ses faveurs, lui avait baissé sa note de bac’ de la manière la plus honteuse. Tout cela avait eu, comme beau résultat, qu’elle avait eu une note médiocre pour son Abitur, alors qu’elle méritait de devenir la plus brillante bachelière de l’année, de tout le monde Germanique. Le sujet était revenu à plusieurs reprises, me donnant à penser que cette triste affaire de son manque de diplômes chipotait réellement Susan, malgré son mépris affiché des diplômes en général et, singulièrement, des miens. En pièce annexe à ces deux tristes affaires, revenait, systématiquement aussi, le rappel du fait qu’elle avait été, entre la répréhensible diminution de ses notes par un professeur d’anglais indigne, et le mariage forcé par un père barbare, employée un court instant par l’institut d’études orientales de l’université de Hambourg. Je n’ai jamais vérifié si cet épisode était vrai de vrai, où s’il s’agissait d’un récit surgi de l’imagination fertile de Susan, mais, au vu d’autres histoires qu’elles m’a racontées, j’ai mes doutes. En tout cas, Susan avait une attitude des plus ambiguës, face aux diplômes universitaires. Je l’ai vu plus tard quand j’ai appris qu’elle avait trafiqué d’autres diplômes, dans le but de trouver un emploi dans une Waldorfschul, à Francfort – mais n’anticipons pas. Je me souviens, tout simplement, avoir ajouté ce détail de mon diplôme trafiqué, ce jour là, sur la balance de l’actif et du passif de l’éducation dont Antoine bénéficierait, si je ne marquais pas le coup. Et il était impossible de marquer le coup en Allemagne. J’avais commencé à me renseigner, concernant un divorce, et m’étais rendu compte que le système allait à cent pour cent contre moi. J’étais un homme, ce qui est déjà un péché atroce, en Allemagne, et j’étais un étranger. L’Allemagne fonctionne, depuis que la Germanité existe, sur le principe de la Deutsche Mutti, de la Mère Allemande. Jamais cette bestiole, pour autant qu’elle existe, n’a tort – et quand elle a tort, elle a raison. On voit ainsi, dans la constitution des premier, deuxième et troisième Reich, que la Protection de la Mère Allemande est l’un des points fondamentaux et constitutionnels. Si l’origine de cette protection est louable, souhaitant défendre la femme, plus faible du bon vieux temps de la barbarie, défendre la famille, par laquelle la nation se fait, on se rend vite compte que, comme toute loi faite dans une intention louable, elle a des effets pervers. Les avocats m’expliquent, l’un après l’autre, qu’il est usuel, en Allemagne, que le père d’un enfant, une fois qu’il y a divorce conflictuel, ne voie plus jamais son enfant. Après sa majorité, peut-être… Le seul rôle donné au père, en Allemagne, est celui de tiroir caisse. Il paiera une pension alimentaire, car il est responsable de l’enfant, mais ce sera bien tout. Alors, moi, en tant que père étranger… Je sors de ces rendez-vous, pris en toute discrétion, dans le trente sixième dessous. Comme, au départ, je n’y croyais pas, tant cela me semblait gros, je suis passé chez deux avocats : même discours chez l’un comme chez l’autre. Alors, que me reste-t-il… Je tourne tout cela en tête, j’en arrive à prendre des paramètres en compte, à en arriver à des conclusions, et je ne suis pas heureux. Les conclusions des deux avocats allemands ont été : embarquez votre enfant, disparaissez en Belgique, et soyez heureux. Mais ce n’est pas sain. Même si Susan ne me semble pas être une mère optimale, un enfant a besoin de sa mère… La raison de mon inquiétude est justement qu’elle risque de m’interdire toute paternité ; ce n’est pas pour lui rendre la pareille. Antoine sans père, ce serait mal ; Antoine sans mère, ce ne serait pas mieux. Que faire…
29-08-2007, 19:08:30 PGå
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